De Dakar à Bamako, entre trafiquants et djihadistes, la dangereuse route des convoyeurs maliens

Pour une centaine d’euros, de jeunes chauffeurs convoient Mercedes, Lamborghini, Maserati et autres Hummer à leurs risques et périls.

Le pouce glisse sur l’écran du téléphone faisant défiler des photos de voitures plus luxueuses les unes que les autres. Une Bentley noir de jais : « Ça, j’ai envoyé ! » Une Maserati carmin : « Ça, j’ai envoyé ! » Des Hummer, des Mercedes et des Porsche multicolores, c’est la même assertion mâtinée d’orgueil : « Ça, j’ai envoyé ! » A la sortie d’une station-service en face du port de Dakar, Benzema, engoncé dans un costume italien bleu électrique, passe en revue ses succès.

Il est ce qu’on appelle en Afrique de l’Ouest « un transitaire ». Il assure le convoyage de véhicules débarqués par conteneur et les fait acheminer par des chauffeurs sur de dangereuses routes jusqu’aux pays enclavés de la sous-région.

Lui s’occupe en priorité de l’axe Sénégal-Mali, avec une efficacité telle qu’elle lui a valu son surnom : Benzema. Car il envoie autant de bolides sur la route que le footballeur de boulets de canon en lucarne.

En cette fin de journée à Dakar, les embouteillages enveloppent les cargos d’un voile brun et couvrent les conversations de Klaxon intempestifs. Devant la station, une dizaine de chauffeurs convoyeurs maliens attendent dos au mur le prochain véhicule qui sortira du port. Appuyé contre une portière, Benzema négocie au téléphone : « Non, 4 millions de CFA (6 078 euros). C’est une belle voiture, caméra de recul, entretien, vitres teintées, tout y est ! », gouaille-t-il.

Il raccroche, se retourne. « C’est bon, j’ai un véhicule pour vous. » Ce ne sera pas l’imposant Urus, le véhicule utilitaire sport (SUV) de Lamborghini à 212 000 euros. « Ça je l’ai sorti la semaine dernière », fanfaronne-t-il. Mais un modeste Toyota RAV4. L’un des modèles de tout-terrain les plus communs sur les routes ouest-africaines.

« Le désert qui t’avale »

Le trajet prévu est long : 1 260 kilomètres à avaler d’une traite, sans sommeil, jusqu’à Bamako. Entre vingt-quatre heures et trente-six heures en fonction de la clémence des douaniers, avec pour seul viatique une bouteille d’eau et un chawarma – un sandwich au pain pita.

Pendant que les convoyeurs changent la batterie, les vannes fusent. « Tu sais qu’on va traverser le territoire des lions : tu n’as pas peur ? » « Pourquoi aurait-il peur, coupe un autre. Les lions n’aiment pas le goût des Blancs. » Eclat de rire général, puissant remède contre des craintes bien réelles : les groupes terroristes qui sillonnent le Mali, les brigands armés tels ceux qui ont attaqué le poste de gendarmerie de Kayes « il n’y a pas une semaine », rappelle un chauffeur, puis les fameux coupeurs de route. « Ils mettent un tronc devant, un tronc derrière et tu es pris en cage », frissonne Kassim, convoyeur de 33 ans. On se rassure : « Ils préféreront sans doute les autobus remplis de commerçants. » Souleymane, notre chauffeur, tourne la clef. Le 4×4 démarre.

Mais le plus grand danger est la route elle-même. Crevassée, burinée, grevée de nids-de-poule, son bitume fond en journée, laissant des ornières la nuit. Puis il y a les camions qui tanguent en zigzaguant, dépassent dans les virages, parfois tous phares éteints. Avec un taux de décès de 26,6 pour 100 000 habitants, la mortalité des routes africaines est la plus élevée au monde, trois fois supérieure à celle de l’Europe.

Derrière le volant, Souleymane se veut rassurant. Il n’a « jamais eu d’accident avec le véhicule d’un client », lui qui en conduit au moins un par semaine. « J’ai déjà ramené des bus entiers depuis l’Espagne, seul, en traversant le grand Sahara », lance-t-il, à l’épate. Ce qu’il craint le plus, ce sont les douaniers « qui mettent le nez partout » et sont soit « zélés » soit « corrompus ». Il souffle. Ses papiers sont en règle. Ça devrait aller. Il sait pourtant que l’axe Dakar-Bamako est le favori de convoyeurs moins scrupuleux que lui, travaillant consciemment ou non pour des réseaux de trafiquants de voitures volées.

« Les deux tiers des voitures maliennes arrivent par le port de Dakar. Les autres viennent de Guinée et de Côte d’Ivoire », assure Souleymane. Seuls ces pays limitrophes ont un accès à la mer. La frontière avec la Mauritanie est une « zone militaire » interdite aux civils. Quant à passer par l’Algérie, le Niger ou le Burkina Faso, il faudrait traverser des territoires contrôlés par les djihadistes avant d’atteindre Bamako. « Quand ce ne sont pas les terroristes qui te volent, c’est le désert qui t’avale », résume un autre chauffeur.

Dans un Mali en guerre depuis 2012, l’absence de façade maritime fait des convoyeurs et camionneurs les indispensables ressorts d’une économie affaiblie. La croissance ralentit depuis trois ans, atteignant 4,7 % en 2018 et la diversité économique est insuffisante. Le pays produit surtout de l’or et du coton. Presque tout doit être importé et la route Dakar-Bamako convoie 80 % des échanges extérieurs du Mali. « La chance des Sénégalais, c’est qu’ils ont accès à la mer, avance Souleymane. Mais ils oublient que leur économie, c’est nous qui la faisons grâce aux taxes douanières. » Soudain, une détonation. Le pneu d’un camion dépassant éclate. Gerbe d’étincelles dans la nuit.

Trafic de voitures volées

Qu’ils transportent des voitures, des vivres ou des vies, ces chauffeurs intrépides sont convoités par les grossistes, les entreprises d’import-export et les criminels. Selon le dernier rapport d’Interpol sur la criminalité transnationale en Afrique de l’Ouest, le port de Dakar est la plaque tournante du trafic de voitures volées.

En 2016, le FBI était venu enquêter dans la capitale sénégalaise après avoir arrêté un Guinéen qui y avait envoyé plus de cent voitures de luxe volées aux Etats-Unis. L’année suivante, c’est la police sénégalaise qui écrouait Daouda Mbow, chef de file d’un trafic de véhicules ayant coûté 300 millions d’euros aux assurances françaises. Un système d’arnaque bien rodé : « Des complices achètent des voitures de luxe, les utilisent quelques mois puis les déclarent volées tout en les envoyant au Sénégal et touchent l’argent de l’assurance », explique Mouhamadou Kane, chercheur à l’ENACT, projet de lutte contre les trafics transnationaux en Afrique.

Depuis cette arrestation, les contrôles sénégalais se sont renforcés. « Chaque voiture doit recevoir une attestation de la Division des investigations criminelles (DIC) qui vérifie sa provenance dans un système de recherche fourni par Interpol », poursuit M. Kane.

Mais les trafiquants empruntent déjà d’autres voies. Une voiture peut être vendue avec de faux documents à une victime crédule, démontée en pièces détachées, ou mise en transit. Un permis temporaire sera délivré, exemptant le véhicule d’attestation. « Cette faille est la plus exploitée, affirme M. Kane. Car elle permet l’acheminement dans des pays où le contrôle est faible et le niveau de corruption élevé, comme la Gambie, la Guinée-Bissau et le Mali, marché le plus attractif. »

Souleymane braque d’un coup sec pour éviter un bus qui se déporte. La nuit est malgré tout paisible. La Voie lactée s’étend jusqu’à Bamako où, à cette heure-ci, Mercedes et BMW pavanent leurs carrosseries devant des bars à chicha bondés. Elles appartiennent à de jeunes héritiers ou à des entrepreneurs touche-à-tout, nommés ici « opérateurs économiques ». Ils sont diamantaires ou pétroliers. On les trouve en train de flamber sur Instagram, posant devant des garages pleins de bolides blancs aux vitres fumées, plastronnant dans la cité des milliardaires, des liasses immenses de CFA sur des photos aux légendes railleuses : « C’est un don de Dieu », « Narco », « la police suit mon train de vie ».

« La première Lamborghini que j’ai vue au Mali était celle de Mama Lah, fils du roi du bazin », un tissu damassé dont on fait les boubous, se souvient Kassim, l’un des convoyeurs rencontrés à Dakar. « C’était un événement dans les rues de Bamako. Elle est même passée au journal télévisé. Les jeunes riches aiment avoir des choses qu’ils sont les seuls à posséder. Mais cette voiture est tellement basse que tu ne peux pas la conduire ici à cause des dos d’âne. »

Si les sportives des « opérateurs économiques » maliens ne sont pas nécessairement issues d’un réseau illégal, elles n’en sont pas moins le marqueur d’une société à deux vitesses. Sur l’indice de développement humain ajusté aux inégalités (IDHI), le Mali se classe 182e sur 189 pays.

Têtes brûlées à peine majeures

Du bas de l’échelle, les jeunes chômeurs qui voient ces bolides sur les réseaux ont envie d’en prendre le volant et de jouer à « l’opérateur économique » rien que pour un trajet Dakar-Bamako. « Quand tu n’as pas de diplôme mais un permis, devenir convoyeur est une évidence », résume Kassim. Face à la concurrence, la rémunération d’un convoyage s’est ajustée de 100 000 à 80 000 CFA (152 à 122 euros) et les commandes ne sont pas plus nombreuses.

« J’ai travaillé avec des transitaires honnêtes, mais tu ne sais jamais si la voiture est volée ou non », admet-il. Kassim a préféré se détourner d’un métier désormais accaparé par des têtes brûlées à peine majeures qui « prennent parfois des excitants, du Tramadol, pour faire deux trajets de suite ». Au tarif d’un Dakar-Bamako, équivalent à deux fois le revenu national brut mensuel (64 euros), le danger de la route paraît peu de chose.

Baigné par la lune, le ruban d’asphalte déroule dans les yeux fixes de Souleymane. Cela fait douze heures qu’il slalome entre des camions ruminants et de vieux tacots aux cargaisons vacillant sur le toit. La frontière malienne approche. L’aube allume le poste de douane. Quelques heures d’attente servent à souffler avant que le couperet tombe. « Zélé » ou « corrompu » ? Ce sera le premier. L’entrée est refusée. Une erreur dans les papiers, dira le douanier impavide. Pas d’autre choix, le convoyeur rebroussera chemin, bredouille. Cette fois-ci, le jeu de jambes de Benzema ne trompera pas le gardien.

lemonde

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